Les dieux grecs

Les dieux grecs

Une multiplicité de dieux, aucun d’entre eux n’est tout puissant, infini, parfait, omniscient. Ils n’ont pas créé le monde mais c’est le monde qui les a créés.

Dans la Théogonie, le monde s’organise et les dieux aussi. Par conséquent, les dieux sont dans le monde et non au-delà du monde. Les Grecs en sont persuadés et il n’y a pas pour eux d’opposition entre le divin et le mondain ; les dieux font partie du même monde que nous.

Ils sont les non-mortels (athanatoï) et nous sommes les thanatoi,

Le religieux ne consiste donc pas à nous éloigner du monde. Il n’y a pas non plus de coupure nette entre le sacré et le profane : les dieux sont partout. Il n’y a pas de texte sacré, pas d’orthodoxie.

Les Grecs savent qu’il y a quelque chose au-dessus d’eux, du divin mais pas du tout d’une manière intellectuelle.

Des dieux qui ont un corps, des dieux anthropomorphes, peut-on les tenir vraiment pour des dieux ? Six siècles avant le Christ, Xénophane déjà protestait, dénonçant la sottise des mortels qui croient pouvoir mesurer le divin à l’aune de leur propre nature.

« Les hommes pensent que, comme eux, les dieux ont un vêtement, la parole et un corps. » « Les Éthiopiens disent que leurs dieux ont le nez camus, la peau noire, les Thraces qu’ils ont les yeux bleus et le cheveu roux » et « si les bœufs, les chevaux, les lions avaient des mains pour dessiner et créer des œuvres comme font les Hommes, les chevaux représenteraient les dieux à la semblance du cheval, des bœufs à celle du bœuf et ils leur fabriqueraient un corps tel que chacun d’eux en possède lui-même. »

Mais s’il propose des dieux une conception plus rigoureuse, plus épurée, Xénophane ne dissocie pas radicalement la nature divine de la réalité corporelle. Pas plus qu’il n’est postule l’existence d’un dieu unique quand il écrit : « Un dieu, qui est le plus grand chez les dieux et les hommes. ». Il n’affirme pas que les dieux n’ont pas de corps. Il soutient que le corps du dieu n’est pas semblable à celui des mortels.

Dissemblable dans le corps du dieu, au même titre exactement qu’est dissemblable, en dieu, la pensée (noëma)

Le dieu voit, entend, comprend. Mais il n’a pas besoin pour autant d’organes spécialisés comme le sont nos yeux et nos oreilles.

Le dieu est « tout entier », voir, entendre, comprendre. Pour creuser le fossé qui sépare le dieu de l’homme, Xénophane n’est pas conduit à opposer le corporel à ce qui ne le serait pas, à un immatériel, à un Pur Esprit ; il lui suffit d’accuser le contraste entre le constant et le changeant, la perfection de ce qui demeure éternellement accompli dans la plénitude de soi et l’inachèvement, l’imperfection de ce qui est …., dispersé, partiel,transitoire, périssable.

C’est quà l’âge archaïque on ignore encore la distinction ame-corps. Il n’y a pas non plus entre nature et surnature une coupure radicale.

Le corporel chez l’homme recouvre aussi bien des réalités organiques, des forces vitales, des activités psychiques, des inspirations ou influx divins.

Il n’y a pas un terme désignant le corps comme unité organique servant de support à l’individu dans la multiplicité de ses fonctions vitales et mentales. Le mot sôma, qu’on traduit par « corps », désigne originellement le « cadavre, c’est à dire ce qui reste de l’individu quand, déserté de tout ce qui en lui incarnait la vie et la dynamique corporelle, il est réduit à une pure figure inerte, un objet de spectacle et de déploration pour autrui.

Khros n’est pas le corps mais l’enveloppe extérieure, la peau, la surface de contact avec soi et avec l’autre.

Tant que l’homme est vivant, c’est à dire habité de force et d’énergie, son corps est pluriel. La multiplicité caractérise le vocabulaire du corporel. Le « moi » intérieur n’est rien d’autre que le moi organique ». Intrication du physique et du psychique dans le vocabulaire,

Engagés dans le cours de la nature, la phusis, qui fair surgir, grandir et disparaître tout ce qui vient à naître ici-bas, l’homme et son corps portent la marque d’une infirmité congénitale (défaut d’origine) ; comme un stigmate est imprimé en eux le sceau de l’impermanent et du passager. Comme les plantes et les animaux, il leur faut, pour exister, passer par des phases successives de croissance et de déclin. Après l’enfance et la jeunesse, le corps mûrit et s ‘épanouit dans la force de l’âge puis, venue la vieillesse, il s’altère, s’affaiblit, s’enlaidit, se dégrade avant de s’abîmer à jamais dans la nuit de la mort. Cette inconstance d’un corps livré aux vicissitudes du temps qui coule sans retour, fait des humains ces créatures que les Grecs, pour les opposer à « ceux qui sont sans cesse » ont baptisées du nom d’éphémères.

Éphémère, le corps humain. Cela ne signifie pas seulement qu’il est voué par avance, si beau, si fort, si parfait qu’il paraisse, à la décrépitude et à la mort ; mais de façon plus essentielle, que rien en lui n’étant immuable, les énergies vitales qu’il déploie, les forces physiques et psychiques qu’il met en œuvre ne peuvent demeurer qu’un bref moment dans leur état de plénitude. Elles s’épuisent dès lors qu’elles s’exercent. Le corps humain fonctionne par phases alternées de dépense et de récupération.

Le sommeil fait suite à la veille comme sa nécessaire contrepartie ; tout  effort entraîne lassitude et exige un temps de repos. Si l’homme, pour survivre, doit sans fin se remettre à table et avaler de la nourriture pour palier la déperdition de ses forces, c’est qu’elles s’affaiblissent d’elles-même à l’usage.

En ce sens, dans la vie des hommes, la mort ne se profile pas seulement comme le terme qui sans rémission borne l’horizon de leur existence. Elle est à tout instant, tapie dans la vie même comme la face cachée d’une condition d’existence où se retrouvent associés en un mélange inséparable les deux pôles opposés du positif et du négatif, de l’être et de sa privation.

Pas de naissance sans mort, d’éveil sans endormissement, de tension sans relâchement. Que Thanatos, Trépas, emprunte le masque de son frère jumeau, Hipnos (sommeil), qu’il revête l’aspect de quelque autre de ses sinistres comparses : Ponos, Limos, Géras qui incarnent les malheurs humains de la fatigue, de la faim, du vieil âge, c’est bien la mort, en personne ou par délégation, qui siège installée dans l’intimité du corps humain, comme le témoin de sa précarité.

Lié à toutes les puissances nocturnes de confusion, de retour à l’indistinct et à l’informe, Trépas associé à Sommeil, Fatigue, Faim, Vieillesse dénonce le défaut, l’incomplétude d’un corps dont ni l’aspect visible -éclat, beauté- ni les élans intérieurs -désirs, sentiments- ne sont jamais parfaitement purs, c’est à dire radicalement coupés de cette part d’obscurité et de non-être que le monde à héritée de son origine « chaotique » et qui demeure étrangère au domaine lumineux du divin, à son inépuisable vitalité.

Pour les Grecs archaïques, le malheur des hommes ne vient donc pas de ce que l’âme, divine et immortelle, se trouve chez eux emprisonnée dans l’enveloppe d’un corps , mais de ce que leur corps n’en est pas pleinement un, qu’il ne possède pas de façon entière et définitive, cet ensemble de pouvoirs, de qualités, de vertus actives qui confèrent aux dieux la consistance, le rayonnement, la pérennité d’une vie à l’état pur, impérissable.

Les dieux, s’ils appartiennent au même monde que les hommes , forment une race différente : ils sont les athénatoï (non mortels, les ambrotoï (non périssables). Désignation paradoxale puisque, pour les opposer aux humains, elle définit négativement -par une absence, une privation- les êtres dont le corps et la vie possède une entière positivité, sans manque ni défaut. Paradoxe instructif car il donne à entendre que pour penser la vie et le corps divin, les Grecs ont dû, comme une référence obligée, partir de ce corps défectueux, de cette vie mortelle dont ils faisaient chaque jour l’expérience .

Partir du corps mortel mais pour mieux s’en dégager, s’en démarquer par une série d’écarts, de dénégations afin de constituer une sorte de corps épuré, une idéalité du corps, incarnant les efficiences divines, ces valeurs sacrales qui vont dès lors apparaître comme la source, le fondement, le modèle de ce qui, sur cette terre, n’en constitue plus que le  pauvre reflet, l’image affaiblie, déformée, dérisoire : ces fantômes de corps et de vie dont disposent les mortels au cours de leur brève existence.

Les dieux vont à table comme les hommes. Or, les hommes sont mortels, c’est que leur corps ne peut se passer, pour survivre, de manger. Suivant la formule homérique, jouir d’une vie impérissable implique « ne pas manger le pain, ne pas boire le vin. » Alors, pourquoi s’attabler au festin ? -1- Pour le plaisir, l’éclat de la fête, la joie rayonnante des banquets, non- pour calmer leur appétit.

-2- Comme il y a pâture d’éphémère, il existe une nourriture et une boisson d’immortalité. Qui en a l’usage ou réussit à se les procurer devient dieu, s’il ne l’est pas encore (nectar et ambroisie).

Ce que le corps humain recèle de positif comme vitalité, énergie, pouvoir, éclat, les dieux le possèdent, mais à l’état pur et sans restriction. Pour penser le corps divin dans sa plénitude et sa permanence il faut donc retrancher de celui des hommes tous les traits qui tiennent à sa nature mortelle et en dénonce le caractère transitoire, inaccompli.

Dans tous ses aspects actifs, toutes les composantes de son dynamisme psychique et physique, le corps humain renvoie au modèle divin comme à la source inépuisable d’une énergie vitale dont l’éclat, quand il s’en vient pour un instant briller sur une crature mortelle, l’illumine, en un fugitif reflet, d’un peu de cette splendeur dont le corps des dieux est constamment revêtu.

Le corps grec, aux temps anciens, se donne à voir sur le mode d’un blason faisanr apparaître, en traits emblématiques, les multiples « valeurs » de vie, de beauté, de pouvoir dont un individu se trouve pourvu, dont il est titulaire et qui proclame sa timé (dignité et rang).

Pour souligner la noblesse d’âme, la générosité de cœur des hommes les meilleurs, les aristoï, le grec dit Kalos Kagathos (beau et bon) soulignant ainsi que beauté physique et supériorité morale ne sont pas dissociables,


D'après Jean-Pierre Vernant.







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